M. Fessologue, l’expert en décryptage de derrières féminins, vient de se faire cocufier, puis abandonner par sa compagne, partie au Congo avec son amant et leur fille. Quand il s’achète une machine à écrire, c’est d’abord pour vomir son chagrin de sapologue-congolais-cocu à Paris, mais aussi pour conter le dur quotidien des immigrés africains, tiraillés entre vie précaire et crise identitaire.

Des phrases simples, une écriture accessible, un peu trop même selon certains critiques, le professeur de littérature francophone à UCLA (University of California, Los Angeles) s’est voulu direct. Pour faire le bilan de la colonisation ou jeter la lumière sur le « racisme entre personne de même couleur », Alain Mabanckou fait fi du politiquement correcte et de la subtilité de son précédent livre à succès « Verre cassé ». Il préfère parler le langage commun et peindre son roman en humour noir.
Publié en 2009 chez les Éditions du Seuil et Points en 2010, « Black Bazar » n’est pas juste le récit d’un dandy congolais au cœur brisé qui cherche à guérir de sa rupture. C’est un engrenage complexe fait de clichés racistes, de défenseurs de la négritude, de déboires de dirigeants africains ou encore d’immigrés qui vivent à cinq dans un petit studio de Paris « comme des rats, mais pas de la même famille ».
Comme s’il écrivait en vrac, Alain Mabanckou offre à ses lecteurs une multitude de personnages et de scènes, d’opinions et de voix. Il le dit bien dès l’entame.
« J’écris comme je vis, je passe du coq à l’âne et de l’âne au coq, c’est ça aussi vivre si tu ne le sais pas » – p.20
 
Surfant entre l’Afrique et la Métropole, le passé et le présent, l’on a l’impression d’avoir mis pied dans un vrai bazar, ce genre de magasin où toutes sortes d’articles se vendent. Mais, les scènes de «Black Bazar » se mêlent les unes aux autres, formant un prisme multicolore. Elles se lient bout à bout pour créer une histoire captivante de race et d’amour en 288 pages.
Black or White by Sildeyna
Immigrer à Paris, un pari risqué
Si Fessologue est obligé de supporter son voisin du palier, un raciste endurci qui lui crie à longueur de journée  « Espèce de Congolais! Ta femme est partie! Retourne chez toi! », il y’a une raison. Il n’est pas particulièrement attaché  à son immeuble au cœur du 18ème arrondissement de Paris, à Château Rouge. Mais Fessologue a un emploi de manutentionnaire dans une imprimerie. Il n’a pas de quoi déménager là tout de suite. En fait, cet appartement qu’il occupe appartenait à son ex-compagne Couleur d’origine. Et avant d’y aménager il vivait dans un minuscule studio avec quatre autres compatriotes.
Il avait pourtant, des années plus tôt, quitté clandestinement le Congo, en traversant Luanda en Angola, ralliant le Portugal, rejoignant la Belgique et enfin la France, sous un faux nom, derrière l’identité d’un défunt. Plus de quinze années passées, Fessologue peine toujours à joindre les deux bouts.
Dans cette fiction, Mabanckou touche du doigt une réalité largement relayée: le calvaire des immigrés en France. Bien que Fessologue n’arrive pas à louer un appartement meilleur que son studio du 18ème arrondissement, sa condition comparée à celle d’autres immigrés africains est plus enviable. Nombreux sont ceux qui « n’ont ni papiers en règle, ni travail, ni domicile fixe » et sont, parfois, en hiver « retrouvés morts frigorifiés sur la voie publique » relate Jeune Afrique.
Renier son identité noire ou l’embrasser?
Celle qui a déchiqueté le cœur de Fessologue, c’est Couleur d’origine, une compatriote congolaise née en France à Nancy. Il lui a attribué ce nom de caresse « à cause de sa peau très noire […] comme le manganèse ou le goudron ». Mais Couleur d’origine n’est pas très fière de ses origines, et là réside l’une des questions centrales de « Black Bazar ». L’acceptation de l’identité noire par l’homme de couleur.
Mabanckou se sert de ses multiples personnages pour évoquer les opinions les plus divergentes sur la question. Il y’a d’un côté du spectre ceux qui pensent le Noir maudit depuis le châtiment de Cham, et tournent le dos à leur origine. Hippocrate par exemple, est le voisin grincheux qui, bien qu’étant antillais, se considère « français de souche », fait montre d’un racisme outrancier et chante les éloges de la colonisation. Avec lui, s’unissent ceux qui achètent, à des prix prohibitifs, des produits servant à « se dénégrifier », Frantz Fanon parlerait de « se lactifier », se blanchir la peau.
Mais il y’a également, de l’autre côté du spectre, ceux qui s’approprient leur identité, qui l’embrassent un peu trop fort même, au point de parler, comme Yves l’ivoirien, de « dette coloniale ». Une dette qu’il faut selon l’ivoirien obliger la France à payer en faisant des enfants métis à toutes les femmes blanches de l’Hexagone.
Qu’ils se situent d’un bout du spectre ou de l’autre, ces personnages sont des caricatures de réflexions névrosées, pour parler comme le psychiatre martiniquais et auteur de « Peau noire, masques blancs ». En effet, si renier son identité relève du trouble psychique, l’affirmer au point de chercher vengeance pour les torts du passé est un choix qui épouse aussi une ligne névrotique. Par ailleurs, rappeler au monde entier le supplice noir ne fait pas avancer la cause nègre. Frantz Fanon en fait ici l’écho.

« Je n’ai pas le droit, moi homme de couleur, de rechercher en quoi ma race est supérieure ou inférieure à une autre race […] d’exiger réparation pour mes ancêtres domestiqués […] de venir et de crier ma haine au blanc. », “Peau noire, masques blancs”, p.185

En mai 2016, Josué Guébo, philosophe ivoirien et vainqueur du prix Tchicaya U Tam’si, publiait une tribune libellée « Je ne suis pas noire ». Vibrant appel à l’égalité des Hommes, son texte invite l’africain à embrasser son identité noire, mais bien plus, à s’accepter comme Homme. Pas juste « noir » ou « blanc », mais Homme égal aux autres.
Samuel GUÉBO

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