Le véritable exploit de ce recueil de nouvelles, ce n’est pas d’avoir rassemblé cinq auteurs ivoiriens de talent, ni d’avoir compilé dix histoires qui parlent à l’esprit et au cœur. « Poings d’interrogation » a surtout le mérite d’attaquer de face les sujets qui fâchent, de donner de la voix aux questions qui sont posées tout bas.

Samedi 27 Août, 18 heures. Pour la dédicace officielle de leur ouvrage collectif, les cinq auteurs de « Poings d’interrogation » – Essie Kelly, Yenhi Djidji, Malicka Ouattara, Cédric Marshall Kissy et Yahn Aka – élisent quartier général au Village Kiyi, un centre culturel au coeur de Cocody, commune d’Abidjan. Cette rencontre privilégiée entre lecteurs et auteurs est surtout l’occasion pour Rythme d’Afrique Racines (RAR) d’en apprendre un peu plus sur ce recueil de 96 pages publié en 2016 aux Editions Maïeutique.
Oser rappeler ce qui blesse
Il est des questions qui blessent et qu’il faut pourtant évoquer. Cela, on le comprend bien assez tôt dans « Poings d’interrogation ». Dans « Vies sur fil », la première nouvelle du recueil, des vies risquent de s’éteindre. Une mère en travaille est conduite d’urgence au centre de santé le plus proche. Mais, une grève délétère du corps médical fait barrage au point de menacer les vies de la mère et celle de l’être qu’elle porte en elle. Une première interrogation jaillit en direction du lecteur. Elle l’interpelle sur ce fait qui n’est pas rare en Côte d’Ivoire.

« Une grève pouvait-elle avoir raison de la vie d’un nouveau-né ? » – p.10

 Le livre se garde d’y répondre explicitement, et préfère accentuer l’interrogation un peu plus loin, dans « Pour nos petits enfants », de l’écrivaine Yenhi Djidji. Le rideau s’ouvre alors sur une femme. Dans son esprit, les vocables « paix » et « pardon » évoquent invariablement l’assassinat de son époux lors des « évènements », comme aime à l’écrire Yenhi, la disparition de son fils, et aussi, «cette intrusion au creux de [son] intimité». Ici, la douleur est toujours aussi vive. Si la première partie du livre est libellée « mots édentés  », c’est probablement pour faire de l’antiphrase ou de la litote raffinée. Car ces mots, en apparence édentés, donnent au coeur morsure et chagrin. Acérés comme des crocs ils déchirent, corrosifs comme l’acide ils fondent.
Les écrivains lors de la séance de dédicace
Cependant, le Collectif voit un intérêt à parler de ces choses là, à raviver des souvenirs douloureux. En effet, s’il est des questions qui blessent et qu’il faut pourtant évoquer, c’est surtout dans le but d’évacuer la douleur, de pardonner, de créer le changement, comme dans un processus de catharsis collective.

« Au sein de toutes les calamités, le sort se choisit toujours des survivants, pour témoigner, enseigner, reconstruire.  » p.31

L’audace des auteurs se fait aussi sentir quand il s’agit de critiquer à gorge déployée certains choix des dirigeants politiques ivoiriens. Dans « Le complexe du paon » de Yahn Aka « Poings d’interrogation » met en scène un gouverneur « obèse de suffisance » qui entend faire retirer les disciplines littéraire des programmes éducatifs au profit des sciences. Pour Yanh, Aka, si cette fiction, présente des similitudes flagrantes avec un personnage politique ivoirien, la raison est simple. Il s’agit d’apporter une réponse à cet homme politique qui a tenu de tels propos au sein d’une université ».
On le comprend bien ici, l’art n’est pas uniquement beauté. Il est surtout engagement politique comme le raconte Charles Nokan.

Amplifier les cris « aphones » de la cause féminine
Dans le monde ce sont 30% des femmes qui sont victimes de violence conjugales selon les chiffres de l’OMS en janvier 2016. Contre ce constat affligeant, le Collectif lève aussi le poing et ne passe rien sous silence. Sept nouvelles sur les dix que renferme le recueil parlent de femmes. Ce sont, pour la plupart, des récits qui incarnent des femmes, meurtries, battues, trompées, violentées, etc.
Dans « La marche » d’Essie Kelly, Camille est une femme battue. Elle subit le courroux d’Hubert son époux. Elle porte les cicatrices de ses « douleurs aphones ». Il la martèle de coups presque toujours et l’oblige à faire régulièrement la navette entre la clinique et la maison. Alors enceinte elle perd son enfant dans une « chute d’escalier », selon ses dires. Sa meilleure amie y voit plutôt la goutte de sang qui fait déborder le vase. À la tête d’une association féminine, elle entreprend une marche de dénonciation pour lui porter secours.
Interrogée lors de la dédicace sur le choix de la cause féminine comme sujet majeur, Yenhi Djidji n’a pas manqué d’argumenter.

« Je me sens plus à l’aise lorsque j’écris des histoires qui touchent aux questions de la femme. Ce sont des sujets desquels je me sens plus proche ».

Samuel GUÉBO

Categories: Littérature

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