« Allons à Gagnoa ! » chante inlassablement le groupe Magic Diezel depuis plusieurs mois à tel point que la chanson est reprise partout ou presque en Côte d’Ivoire ! Si le duo n’a à priori pas livré une féroce bataille pour avoir du succès hors des frontières, d’autres ont dû surmonté la barrière de la couleur…

Par Dozilet Kpolo

C’est le cas dans le road-movie Green Book. Au cœur des sixties, dans une Amérique ségrégationniste, un duo improbable sillonne les routes au nom de la musique.

LES PRÉJUGÉS S’ENVOLENT PAR LES VITRES

Musicien de talent dont la couleur de peau disparaît dès qu’il se met derrière un piano, un steinway de préférence, Don Shirley embauche Tony Lip un ex-videur de boîte de nuit. Flanqué de son armoire à glace, Don Shirley descend dans le sud raciste des États-Unis. À mesure que les prestations se succèdent, que les motels miteux les accueillent à bras ouverts, les pleines de l’Iowa disparaissent dans le rétroviseur de la rutilante voiture aux vitres baissées, et avec elles les dernières traces de préjugés tenaces. Les deux hommes finissent par former un duo, à deux doigts de monter sur scène.

AU NOM D’ALI

Étonnant de maîtrise, de fragilité et de rigueur, Mahershala, oscarisé pour le meilleur second rôle dans Moonlight, vole la vedette à son alter-ego : Viggo Mortensen.

Pourtant, la violence, l’acteur américano-danois l’a souvent incarnée à la perfection, notamment dans Les Promesses de l’ombre où il campe le rôle d’un agent infiltré dans la mafia russe. D’ailleurs ici, il est bien plus qu’un bodyguard : il est le chauffeur, le guide touristique, avec le Negro Motorist Green Book[i]entre les mains, l’avocat, l’ami d’un patron noir qu’il a du mal à comprendre au début.

Le trait d’union entre ces messieurs que tout oppose, c’est Madame Lip interprétée par Linda Cardellini, qui vivait aux Urgences dans les années 90. Shirley aide Lip – surnommé ainsi par qu’il tchatche beaucoup – à écrire des lettres d’amour dignes de ce nom.

Si l’amitié entre les deux hommes ferait presqu’autant pleurer que la disparition de la dernière part de gâteau alors même qu’on avait programmé sa dégustation toute la journée, les moments de satisfaction se comptent sur le bout des doigts.

SI JE SUIS NI NOIR, NI BLANC, QUI SUIS-JE ?

Réalisé par Peter, l’autre Farrelly, qui a avec son frère fait entre autres Mary À Tout Prix, Green Book est basé sur des faits réels. Oui, le Docteur Shirley a vraiment existé ! Il a rendu l’âme en 2013.

Ce qu’il y a de surprenant dans cette « dramédie », c’est le rapport de force qui tantôt se tend, tantôt se détend entre le pianiste afro-américain et le garde du corps italo-américain.

Alerte spoiler ! Dès leur première rencontre, le luxe tape-à-l’œil du Docteur Shirley perturbe Tony et sa vision étriquée de l’afro-américain. Son futur patron est noir et se tient devant lui dans un trône, qui aurait sa place dans un lieu branché et éclectique.

Shirley 1 – Vallelonga 0.

Le match se poursuit avec ces paysages verdoyants, parfaits pour fond d’écran de smartphone. Vient alors la scène du fried chicken. C’est Tony le blanc qui fera goûter à Shirley le noir, son premier poulet frit. Ce poulet devenu croustillant après avoir baigné dans l’huile, le gaou l’a tellement aimé qu’il jette le morceau sur la route.  

Shirley 1 – Vallelonga 1.

Puis, ils se feront arrêter par deux policiers prêts à casser du nègre et du demi-nègre avant d’être envoyé en prison. Une fois libérés, sous une pluie diluvienne, Shirley jette à la figure de Tony : « Si je ne suis ni noir, ni blanc, qui suis-je ? ». On n’aura pas de réponse à cette question !

Mais son désarroi fait penser à ceux qui sont partis, ont vu et sont revenus : les repats. Eux aussi ressentent cette difficulté à se (re)fondre dans leur pays d’origine.

Pour cette histoire réelle portée à l’écran pendant deux heures et dix minutes, on aurait aimé que les injustices, les tensions raciales étouffent encore plus le spectateur qui à la place laisse échapper des rires ça-et-là. Au lieu de ça, c’est un ticket simple pour une Amérique des années 60 étrangement ressemblante à celle d’aujourd’hui. Allons à Gagnoa, c’est mieux !


[i] Guide pour aider les afro-américains à trouver un hôtel, pendant ces années-là.

Categories: Arts visuels

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Green Book : Une dramédie

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