La treizième édition de la Biennale d’art contemporain de Dakar est en train de fermer ses portes. Certains ont vécu l’événement en étant à Dakar, au cœur des vibrations. D’autres l’ont vécu de loin, dans la position de l’observateur attentif. C’est le cas d’Ernest Dükü, qu’on ne présente plus. Sauf peut-être pour rappeler qu’il est né en 1958 à Bouaké, en Côte d’Ivoire, mais surtout que cet artiste est immense, à plus d’un titre. Ci-après, un entretien avec lui, au sujet du Dak’Art.

Interview réalisée par Eric Wonanu

E.W : Tu as été à la biennale cette année ?

E.D : Non. Je n’y suis pas allé.

E.W : Tu n’es pas allé à Dakar parce que retenu à Abidjan ou parce que cela ne t’intéressait pas ?

E.D : C’est très étrange, mais je ne suis jamais allé assister à une biennale.

E.W : Tu serais intéressé d’y aller ?

E.D : Non, pas vraiment.

Je n’aime pas “les grands-messes” autour de la création, bien que l’existence de celles-ci soit nécessaire

E.W : Pourquoi ?

E.D : Peut-être parce qu’au fond, je n’aime pas “les grands-messes” autour de la création, bien que l’existence de celles-ci soit nécessaire. Elles donnent à priori un éclairage sur l’art, la création et ses enjeux.

E.W : Qu’est ce qui te dérange dans ces grandes rencontres ?

E.D : Au-delà des conférences, qui sont des lieux pour débattre des questions autour de l’art, le reste me semble répondre à des critères subjectifs… Sinon comment expliquer que certains artistes soient sélectionnés deux fois de suite, sans aucune pertinence d’un changement notable qui mérite qu’ils y soient.

E.W : Chaque curateur associé défend ses affections artistiques et essaie de construire sur la durée un travail de fond avec ses coups de cœur. Non ?

E.D : C’est le constat… Alors Quid de la création?

E.W : Un lien très fort avec un curateur engagé auprès d’un artiste permet à l’artiste de construire un travail sur la durée et participer à des événements ’’curatés’’ par celui-ci, pour ancrer son univers créatif, le faire connaitre et le partager. Ces pratiques entravent-elles la création selon toi ?

E.D : Intéressant d’accompagner un artiste, par le travail curatorial ou de galeriste. Encore faut-il que l’œuvre artistique soit d’un impact réel sur les enjeux de la création qui situent ses choix pour en souligner la pertinence dans les champs de la création.

Il y a une nécessité à rentabiliser les investissements. Gageons néanmoins que cela ne soit un frein à la créativité.

E.W : Pourtant il y a un appel à candidatures suivi d’une sélection à chaque édition. Ensuite il y a le off qui assure une programmation beaucoup plus vaste et plus variée que le in. L’événement n’est-il pas ainsi plus riche ?

E.D : D’aucuns disent souvent que le off semble plus intéressant en effet. Un peu comme si tout le monde se disait qu’avec le in la messe était dite. Les enjeux économiques autour du in sont sûrement devenus importants. Il y a une nécessité à rentabiliser les investissements. Gageons néanmoins que cela ne soit un frein à la créativité.

E.W : Le in est plus orienté, puisqu’il répond aux choix et à l’orientation du curateur principal, Simon Njami depuis deux éditions, et de son équipe. Le off est plus libre, indépendant, plus ouvert… Tu te verrais dans le off, on dirait. Moi je te vois aussi dans le in, au cœur d’un projet autant audacieux qu’ambitieux, dans un espace à dompter…

E.D : Rire… Comme pourrait dire le vieux Dadié, « CLIMBIE », pour signifier un jour peut-être… Je pourrais envisager gérer un off, qui d’une certaine manière permet de poser son propre rythme. Le in par contre, j’estime a priori pour ma part qu’il n’est plus besoin d’y postuler… Je crois que le choix deux fois de suite, et peut être une troisième fois, d’un même curateur, va certainement orienter la Biennale vers certains champs. Il ne faut pas sous-estimer cela.

E.W : Tu connais Simon Njami personnellement ?

E.D : Je ne le connais pas, au sens où nous n’avons pas eu d’échanges directs sur les questions touchant à la problématique de l’art et de la création. Nous nous sommes croisés pourtant souvent lors de vernissages.

N’y a-t-il pas lieu de consolider les règles de son propre marché ?

E.W : Depuis ton poste d’observation, qu’est-ce tu perçois de son évolution dans le monde de l’art, surtout en tant que curateur ?

E.D : Sur Simon Njami lui-même, je n’ai rien de particulier à dire. Par contre, une réforme de la Biennale de Dakar est nécessaire. En recentrant le propos et en clarifiant les enjeux. Donner sa chance à tout le monde…

E.W : Le meilleur est dans la construction peut-être, étape après étape…

E.D : Oui, sûrement. Les pistes ont été tellement embrouillées. Aujourd’hui, les enjeux sont principalement orientés par l’équation du marché. A l’image de la relève qui focalise uniquement sur la question de savoir comment faire pour être sur le marché, oubliant de loin la question majeure de la création elle-même.

E.W : L’art n’a-t-il pas toujours été étroitement lié au marché, depuis les premières commandes de l’histoire, ou même de la préhistoire ?

E.D : Certes, mais n’y a-t-il pas lieu de consolider les règles de son propre marché ?

E.W : L’émergence d’un marché africain de l’art contemporain florissant dépend très certainement du dynamisme créatif du continent et de sa capacité à intéresser une très large partie de ses populations à la création d’aujourd’hui. N’est-ce pas là ce que Dak’art essaie de faire ?

E.D : Je crains qu’à Dakar, les choses ne s’inscrivent pas du tout dans cette dynamique.

Entretien entre Ernest Dükü et Eric Wonanu 

Categories: Arts visuels

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